James Brown - Escape-ism / Ray Bradbury

Les grands rangements réservent toujours d’excellentes surprises. Comme la découverte de l’album « Hot pants » de James Brown dans un vieux carton humide. En lisant la pochette rescapée, un titre retient directement mon attention :« escape-ism ». Le souvenir de James Brown, écorné par les remugles de ses frasques, les années 80/90 ou son républicanisme patenté, se focalise sur quelques clichés, la cape routine, la danse et la sex machine etc... A l’écoute, puis à la lecture des paroles de ce slam à la Brown, c’est toute la dimension culturelle et politique afro-américaine du Godfather of soul qui revient à la surface.

A la première écoute, « Escape-ism » semble être un de ces funks débridés et sans fin sur lesquels sont débités jeux de mots, onomatopées, cris et autres blagues pendant des heures, pendant que la section rythmique s’accroche aux branches en attendant les successions de solos. J’adore, mais en général, à part sourire aux blagues, je ne m’attarde pas longtemps sur le sens profond des paroles. Sauf cette fois. De quoi parle Brown dans ce morceau ? De quelle évasion parle-t-il ?

Le sens premier d’escapism renvoie à toutes les formes de dérivatifs permettant de supporter la banalité de la vie. Ces échappatoires doivent-ils être pris au premier degré comme semble l’avoir compris De la Soul dans Stake is high [1] ? Quand on connait les problèmes de James Brown avec la dope et l’alcool, difficile de ne pas avoir une lecture littérale des « I ain’t got no dust » et autres références du morceau à ces formes là d’escape-ism. Mais si un morceau comme le mélancolique King Heroïn est totalement explicite quand aux drogues, c’est à d’autres échappées que me fait penser ce morceau.

Everybody here, you know, like we’re from down home

James Brown est né en Caroline du Sud, il a vécut en Géorgie, où il a été fugueur débrouillard déscolarisé, ouvrier et petit délinquant.
Dans l’un des passages du morceau, il cite les villes d’origine des différents musiciens, en se moquant de leur accent prononcé. Il renvoie Fred Wesley dans les cordes par un simple jeu de mot (Lost Angeles) : lui qui se dit originaire de L.A. alors qu’il vient de l’Alabama est vraiment perdu. Toute une partie de la joute tourne autour des origines sociales de chacun des membres du groupe, qu’ils soient plus ou moins « high on the hog » ou des gros ploucs de la campagne.

Brown et ses collègues se sont échappés du Sud, physique comme mental, échappés de leur enfance pauvre (celle de Brown fut particulièrement dure et démunie) : ils sont devenus « Black and proud » via le mouvement pour les droits civiques (l’album sort en 1971) et parcourent le monde pour le revendiquer. Ce n’est pas donc un hasard si le groupe est convié en 1973, aux côtés de Myriam Makeba, à chanter devant la foule très encadrée du Kinshasa de Mobutu lors du concert Rumble in the Jungle en marge du combat de Mohammed Ali contre Foreman.

Cette thématique du déclassement se retrouve dans plusieurs chansons de Brown mais aussi dans les actions caritatives qu’il a mis en place au cours de sa carrière. Lui, l’ancien cireur de chaussure est un rescapé.

Place is the space

Tirons plus loin le fil de l’échappée, de l’évasion, thème récurrent, avec ses spécificités locales, de la culture afro-atlantique. On pense tout de suite à la fuite des esclaves par l’underground railroad. Mais l’on parle aussi d’échappement aux Antilles, quand les alliances maritales voient une personne de couleur noire foncée se lier à une personne plus claire. L’escape-ism sous-tend la philosophie des églises évangéliques chrétiennes par exemple. On peut même voir la philosophie du retour à l’Afrique comme une variante de cette fuite en avant.

Cet l’escape-ism est tellement présent qu’on le retrouve aussi bien chez SUN RA que dans le funk des frères Collins évadés du crew du Brown, Parliament et Funkadelic. L’évasion, vers les étoiles, semble être pour eux, la seule possible : space is the place !

It’s not a shame about Ray

De dérive en dérive, voilà que ressurgit lors de l’écoute les deux textes de Ray Bradbury, qui mettent en scène des afro-américains : The Other Foot (1951) et Way in the Middle of the Air (1950). Dans ces deux nouvelles (que l’on peut réinterpréter d’un point de vue afro-centriste mais qui sont remarquables remises dans le contexte des années 60 où la science-fiction présente quasiment toujours des personnages de la middle classe w.a.s.p. [2]) il pousse la culture de l’évasion dans les retranchements de l’imaginaire américain : colonialisme et conquête de l’espace, voilà le planche de salut pour les noirs américains. Le ciel ! Dans la première nouvelle, c’est le jour de la fuite, les noirs du Sud prennent le vaisseau spatial et embarquent pour Mars, devant des rednecks ébahis (Way in the Middle of the Air). Dans The Other Foot, les Afro-américains se sont établis sur Mars et l’ont colonisé dans un strict développement séparé, tous les Noirs de la Terre étant maintenant des Martiens. Une navette venant de la Terre s’approche et agite la colonie : doit-on réinstaurer la ségrégation pour les nouveaux arrivants ?

La roue d’Ezekiel

Le titre de sa nouvelle « Way in the middle of the Air » renvoie aussi dans la culture populaire américaine à l’épisode biblique où Ezekiel a la visions d’une machine volante divine, en forme de roues imbriquées, dans le ciel. On retrouve cette référence dans de nombreuses chansons américaines de Woodie Guthrie à Harry Belafonte. Mais c’est la Nation of Islam qui passe Ezekiel à la moulinette de l’escape-ism et de l’afro-centrisme en faisant, de cette roue un vaisseau spatial, le Mother Plane, pilotée par des hommes Noirs, les hommes originels et envoyé par Dieu pour détruire, au jour du jugement dernier, Babylone, à savoir les États-Unis.

Lire :
http://www.nathanielturner.com/jamesbrownphilosophizingonesapeism.htm
http://pdjeliclark.wordpress.com/2012/06/07/black-people-on-mars-race-and-ray-bradbury/

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[1« Major more soul than James’ escapism » - les morceaux Intro et Stakes is high parlent des maux qui engluent la communauté afro-américaines dans une critique directe du gansta rap : Cocaine and crack which brings sickness to blacks/Sick of swoll’ head rappers with their sicker-than raps...

[2A la même époque la Twilight Zone (1954 - 1964) arrive faire une dystopie anti-raciste, avec le jeune Dennis Hopper en jeune nazi-américain (He’s alive) sans un seul noir à l’écran !

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