Mœbius R.I.P

Mœbius fait partie des dessinateurs que j’ai découvert grâce à mes petits frères. En matière de bande dessinée, la vérité est que j’ai toujours été à la traine, parce que je ne jurais que par des trucs comme Futuropolis première mouture (la flippante Montellier ou Boudjellal et son oud), les Quéquettes Blues de Baru ou des dessinateurs de la nouvelle ligne claire du genre de Ted Benoit ou Chaland. Et des classiques du genre Edgar P.Jacobs. Même dans ce style, ce n’est qu’à leur suite que je me suis plongée dans les aventures d’Alix et Enak de Jacques Martin.

Pourtant j’étais fan de RanXerox, c’était violent et un peu cochon, et des trucs de Metal Hurlant (revue fondée par Mœbius) comme Dodo et Ben Radis ou Margerin. Jean Giraud, je n’ai longtemps pas accroché du tout. Blueberry, vraiment bof, les western bof et rebof. Quand au Garage hermétique, franchement, je ne comprenais rien, ce titre déjà disait tout de mon mal de crâne. Même Druillet me semblait plus accessible, c’est dire. Je m’endors alors systématiquement en lisant tel ou tel tome, dans le désordre si possible, de L’incal. C’est, alors que les livres de Mœbius/Giraud de la bibliothèque sont régulièrement squattés par les frangins depuis des années, la sortie de Santa Sangre du scénariste de l’Incal et cinéaste Alejandro Jodorowski qui me fera définitivement plonger du côté de Mœbius et de son dessin particulier.

C’est ce film bizarre, vu dans un obscur cinéma parisien à sa sortie [1] qui m’a ouvert le monde de l’Incal. A l’époque j’étais une ultra du cinéma d’auteur et passionnée des films de Tod Browning avec Lon Chaney et des livres bizarroïdes sur les « Freaks » et les marges sociales (Diane Arbus, Harry Crews...) mais aussi j’avais découvert le non moins zarbi La femme tatouée sur la 7/Arte. La sortie de Santa Sangre était une bénédiction. En cherchant à en savoir plus sur le travail de l’homme au Tarot d’argent, j’ai halluciné devant la Montagne magique, et puis j’ai fini par lire L’incal, tout en m’emmêlant avec ses avants et ses après, puis la Caste des Meta-Barons dès la sortie du premier volume, bien que j’ai été déroutée par les changements de dessinateurs...

Et Mœbius dans tout ça ?

Ce que j’aime dans les dessins de Mœbius, ce sont ses paysages, urbains ou désertiques, des étendues rendues solitaires, c’est le côté onirique et analytique, les lignes d’horizon, la critique des sociétés totalitaires, ses personnages qui s’interrogent en silence et son Surfer d’Argent, Parabole. Ce ne sont pas tant ses histoires que certains de ses dessins qui me parlent, mais pas dans leur continuité forcément. Pas étonnant que sur le tard il expose ses dessins seuls en galerie et pas seulement ses planches. J’aime le pteroId de son génial ovni Arzach et l’influence qu’a eu Mœbius et sur Tayio Matsumoto et sa série Number 5 qui s’en inspire largement.

Je n’ai pas tout lu bien sur, mais mes préférences vont de manière général aux univers de science-fiction plutôt qu’aux western même si le personnage de Jim Cutlass m’est plus que sympathique. Avec le temps, le Garage ne m’a plus paru hermétique, la référence aux explorateurs coloniaux fut limpide et je n’ai plus confondu les traits de Jean Giraud et ceux de Janjetov.

Son influence discrète se retrouve dans tous les films notables de science-fiction qu’il participa d’une manière ou d’une autre à la production (Alien, Tron, Blade Runner...) ou pas (Stargate, le film). Ses productions tiennent le temps bien mieux que celles de Druillet ou Bilal, dont les univers se croisent pourtant.

[1Merci l’A/R en bus à 60 frs, organisé par le comité d’établissement du travail de ma mère