Rallizes denudes / Koji Wakamatsu / Armée rouge Japonaise / Jim O’Rourke

A l’occasion de l’émission Lo-Fi 0.0, spéciale rééditions, une petite chronique sur le radical japan. Je voulais aussi parler des rééditions en DVD des films de Koji Wakamatsu, mais j’ai oublié. My bad, bad, bad.


Version texte (version audio de chair et de sang, avec des commentaires et détails en plus, et l’inénarrable ambiance lo-fi 0.0., est en téléchargement en bas de page.)

Fin des années 60. Les pays de l’Axe vivent leur retour du refoulé. L’Allemagne post-nazie a sa bande à Baader, l’Italie post-duce ses brigades rosses. Les Viennois ont leurs actionnistes qui pourfendent la collaboration et la passivité de la société bourgeoise autrichienne. Et le Japon me direz-vous ? Ben au Japon, on invente le Buto pour expier le traumatisme d’Hiroshima.

1968. L’époque est à la radicalité. En musique, ça donne par exemple les Rallizes dénudés - Hadaka no Rallizes, (naked and fucked up) un groupe d’avant-rock avant la lettre, formé dans le sillage de l’extrême-gauche arty. Son bassiste Moriyasu Wakabayashi, est membre d’un groupuscule révolutionnaire armé, la ligue communiste japonaise. Il participe avec 8 autres au détournement d’un Boeing 727 de la Japan Airline. Ils voulaient aller à Cuba, ils finiront en Corée du Nord. Quatre d’entres eux dont Wakabayashi vivent toujours sous la lumière radieuse du professeur de l’humanité tout entière et de ses fils puisque ce n’est qu’en 2002 que les négociations pour leur retour au Japon ont commencé. Et ces négociations n’ont pas encore abouti.

Après le détournement, les Rallizes se radicalisent vis à vis de l’industrie musicale. Leur leader, Takashi Mizutani (à qui Keiji Heino a tout piqué, au niveau du look et de l’amour de son prochain) décide qu’il n’ira jamais en studio, ne publiera pas d’enregistrement et ne fera pas d’interview.
Résultat, leur discographie n’est qu’une succession de bootlegs plus ou moins bien produits, de k7s sous le manteau. Pourquoi changer une équipe qui gagne ? On joue toujours la même quinzaine de morceaux, en laissant la part belle à l’impro et à la saturation et puis c’est tout. Le groupe, au personnel changeant, clôt sa carrière faite de concerts épiques en 1996.

En préparant soigneusement ma chronique sur ce groupe radical noise, je me suis rendue compte avec tristesse que le cinéaste Koji Wakamatsu, est mort fin 2012. Non ? Si. Et en plus, un peu comme un con, écrasé par un taxi. Mais qui est Koji Wakamatsu me direz vous ? Pour moi, une sorte de pendant visuel aux Rallizes dénudés.

1968. L’archipel vomit aussi son passé nationaliste par tous les pores des enfants de la seconde guerre mondiale. Version militariste impériale et pédé, ça donne Mishima, sa société des boucliers et un chant du cygne en forme de seppukku. Version étudiants communistes ça donne l’United Red Army et l’Armée rouge japonaise.

Koji Wakamatsu est un jeune Ex-Yakuza, proche de l’Armée rouge japonaise. Il commence le cinéma dans le genre pinku eiga (cinéma rose une sorte de porn à l’érotisme cruel) pour le transcender jusqu’au ciel. Il produit par exemple l’Empire des sens d’Oshima. Baignant dans cette ambiance de radicalité politique et artistique, aussi dans cette époque cauchemardesque pour alimenter son cinéma, peinture acerbe et érotique de la société de son pays. Evoluant dans ces milieux radicaux et violents de gauche, il réalisera un film perturbant visuellement et sur le fond, Armée Rouge/ FPLP qui prône carrément la révolution mondiale.

Dans l’Extase des anges de 1972, il expose, à la suite d’Oshima dans Nuit et brouillard au Japon, les travers et la folie d’un groupe violent d’étudiants d’extrême-gauche confrontés aux limites extrêmes de la lutte armée. Face à la répression policière, ils fuient et se retrouvent à évoluer en vase clos, en pleine paranoïa, entre purges, pulsions sexuelles et suicidaires et jusqu’au-boutisme.

La musique tient un rôle primordial dans ses films : dans l’extase des anges, c’est le free-jazz qui est utilisé comme acteur et moteur sonore de certaines scènes de dérives urbaines et d’attentats. Cette utilisation de la musique finit d’inscrire le film comme un projet politique que ce soit dans sa forme comme sur le fond.

On retrouve dans United Red Army, son autre film fleuve sur la violence politique d’extrême gauche, Jim O’ Rourke à la musique. (le morceau que l’on entends en tapis sonore est extrait de la bo du film et s’appelle headlight like the sun).

Ce film décrit la dérive des 29 membres de l’organisation United Red Army qui ont sombré dans une purge idéologique terrifiante qui finira dans le sectarisme le plus binaire. En moins d’un an, à force d’autarcie et d’autocritique suicidaire le groupe perdra 14 de ses membres, sur 29 ca fait beaucoup, la plupart morts sous la torture et les coups ou choisissant le suicide pour expier leur faiblesse politique. Le film est obsédant et d’une force visuelle rare. Sur ce jusqu’au boutisme particulier des communistes japonais, on pense aussi à Sex Jack, un autre de ses films. Wakamastu boucle la boucle en mettant en scène Mishima et le jusqu’auboutisme d’extreme droite dans son avant dernier film Le Jour où Mishima a choisi son destin en 2012. Avec sa mort, on perd vraiment un grand cinéaste politique et érotique.

Pour clore ce petit aperçu du radical japan, on va écouter un morceau des Rallizes Denudés : Night of the Assassins. Vous reconnaitrez le riff de basse du standard I will follow him derrière le maelstrom du jeu de guitare très free de Takashi Mizutani.

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