Statetrooper

La journée est radieuse et je recherche une musique tranquille pour le petit déjeuner. C’est dimanche matin et les Clash, même « Sandinista » c’est trop nerveux. Leonard Cohen ça me semble bien, mais j’hésite, il y a du soleil et j’aimerais ne pas attirer la pluie : or, « Songs for a room », je suis persuadée que ça peut faire neiger... Je réfléchis, je sors « The river », puis me décide finalement pour « Nebraska ».

Je sais que personne dans mon entourage n’a jamais vraiment compris mon intérêt pour Bruce Springsteen. C’est en partie dû à un malentendu tenace : la chanson Born in The Usa et l’album du même nom avec la photo d’Annie Leibowitz, les fesses en jean avec la casquette dans la poche sur fond de drapeau US. C’est une des rares K7s que j’ai acheté, vers 12 ans avec mes économies de pièces de vingt centimes dans la solderie en bas, dans le centre commercial. Je l’ai toujours, cette K7 ! Je me revois dans le bus entrain d’essayer de déchiffrer les paroles puis plus tard avec mon dico Harraps pourri, à retourner le texte dans tous les sens en appuyant sur pause, rewind, pause.

On me soutenait que ce morceau était un hymne à l’Amérique triomphante ! Pourtant mon anglais médiocre me disait le contraire : Born down in a dead man town, ou la vie vide d’un vétéran du Vietnam modèle « Voyage au bout de l’enfer (The deer hunter) » - du sous estimé Michael Cimino. Vous voyez la scène du retour de De Niro qui esquive la fête d’accueil qui l’attends pour aller dormir dans un motel, ou celle où il visite son pote amputé à l’hôpital : bon ben vous voyez, ça c’est l’histoire que raconte Springsteen dans Born in the Usa.

Le disque aligne des portraits de banlieues américaines et de chômage, de vies simples à essayer de joindre les deux bouts, de camaraderie virile prolo à coup de bière et de dragouilles du samedi soir dans le comté de Darlington. Dans le genre triomphe de l’impérialisme américain on fait mieux et pourtant ce fut la chanson que choisit le parti républicain, contre l’avis du Boss, lors de sa campagne électorale, alors même que ce dernier a toujours été un soutien, y compris financier des démocrates. « Born in the USA », plein des arrangements soft-rock toujours très limites du E-Street Band, est un album blockbuster avec ses tubes radio et ses synthétiseurs dégoulinants. Qui se souvient que Cover me devait être, à la base chantée par ... Donna Summer ?

Ce que j’ai toujours apprécié chez Springsteen c’est sa façon simple et efficace de raconter des tranches de vie à la première personne sur des mélancolies faciles et touchantes, sifflables en faisant la vaisselle, comme ces morceaux
parallèles The river, My hometown et The streets of Philadelphia.

A la sortie de « The ghost of Tom Joad » certains analphabètes furent surpris du ton et des sujets abordés sur l’album. Pourtant, cette autre Amérique, pauvre et désabusée a toujours été le sel principal, tout au long de sa carrière, de ses textes pour guitare Telecaster. Regard toujours critique, peu nostalgique et globalement dépressif comme une rencontre entre Russel Banks et Carver, sur fond de New Jersey et de déroute ouvrière. Pas de moralité particulière, c’est juste comme ça, il faut bien vivre. A la fin de My hometown, le père qui a décrit au long de la chanson les travers racistes de sa ville natale aspire à en partir. Dans The River , l’anti-héros reçoit sa carte de syndicat et se marie à 19 ans, là où « tu fais comme ton père avant toi ». Springsteen, c’est l’amertume des mariages ratés et la fierté de regarder les enfants grandir assis devant la maison hypothéquée. Barbecue et oncle bourré, le cousin qui customise sa bagnole, et ta meilleure amie qui choisit toujours de sortir avec les pires types du coin. C’est la bande son du chômage et des usines vides de Roger and Me... Que des gens s’identifient à quelqu’un qui raconte leur vie sur fond de chansons simples et les fans de Springsteen et le chanteur lui même passent pour des gros beaufs abrutis d’extrême droite. Mais si c’est un pélo qui chante sa maison ikea, ses savonnettes et sa vie de trentenaire parisien tout va bien...

La chanson « Highway patrolman » a inspiré à Sean Penn son film « The Indian Runner ». Ce film contient tous les thèmes favoris au cinéaste de « Into the Wild » et a le mérite d’enfin faire jouer Charles Bronson autre chose qu’un gros con justicier. Il y raconte l’histoire de deux frères, un peu sur le mode de « Suis-je le gardien de mon frère » de John Edgard Wideman, sur fond de routes enneigées…

Pour illustrer ce long billet le morceau Statetrooper et ses paroles, pour chanter en coeur, au volant de votre voiture ou dans le métro, tram, bus...

Statetrooper

New Jersey Turnpike ridin’ on a wet night ’neath the refinery’s glow, out where the great black rivers flow
License, registration, I ain’t got none but I got a clear conscience
’Bout the things that I done
Mister state trooper, please don’t stop me
Please don’t stop me, please don’t stop me

Maybe you got a kid, maybe you got a pretty wife the only thing that I got’s been botherin’ me my whole life
Mister state trooper, please don’t stop me
Please don’t stop me, please don’t stop me

In the wee wee hours your mind gets hazy, radio relay towers lead me to my baby
Radio’s jammed up with talk show stations
It’s just talk, talk, talk, talk, till you lose your patience
Mister state trooper, please don’t stop me

Hey, somebody out there, listen to my last prayer
Hi ho silver-o deliver me from nowhere