Un autre regard sur « The Migrant Mother » (D.Lange)

C’est n’est qu’en lisant Les vulnérables, la démocratie contre les pauvres d’Hélène Thomas, que j’ai découvert l’histoire de la famille derrière la photo emblématique de la Grande dépression prise par Dorothea Lange, « The migrant mother ». Un mythe s’effondre.

Le commentaire de la photographe, pour illustrer la situation pertube par deux fois. La première c’est lorsque l’on sait que D.L. n’a pas pris la peine de demander son nom à Florence Owens Thompson, la femme emblème et n’a pas tenue la promesse qu’elle lui a faite : ne pas publier la photo.

« Je ne lui ai demandé ni son nom ni son histoire. Elle m’a dit son âge, qu’elle avait 32 ans. Elle a dit qu’ils vivaient des légumes surgelés dans les champs environnants et des oiseaux que ses enfants tuaient. Elle venait de vendre les pneus de sa voiture pour acheter de la nourriture.* »

La seconde est que la légende (une femme qui attend que son mari revienne de la ville où il est parti vendre les pneus de leur voiture afin de leur permettre de manger) ne correspond pas à l’histoire réelle de Mme Thompson.

En l’occurence, son mari et ses fils étaient simplement partis en ville au moment de la photo, avec le radiateur de leur voiture pour essayer de le faire réparer, pour pouvoir reprendre la route, et continuer leur vie de métayers payés à la tâche. Une précédente panne ayant survenu près du camp, la famille en avait profité pour souffler un peu. En 1979, Florence Owens Thompson, raconta à Bill Ganzel, le journaliste qui lui rendit enfin la parole combien elle fut choquée de la misère qu’elle du cotoyer dans ce camp, par rapport à la leur, réelle mais qui leur laissait la marge de ne pas crever de faim.

Comme victime de la dépression, la famille Owens, d’origine Cherokee était surtout celle de l’annexion des terres indiennes et de l’exode forcé des natifs de l’Oklahoma.

Est-ce que cette histoire change la force de l’image ?

L’ensemble des clichés de l’expédition photographique sur la grande dépression financée par une agence gouvernementale a force de jalon dans l’histoire de la représentation photographique de la pauvreté.

Les commentaires de la famille Owens Thompson, interrogés bien des années seulement après que le cliché ait atteinds la renommée qu’on lui connait renforcent le malaise. Comme si l’image avait été prise contre eux alors même que toute la justification du cliché - montrer la pauvreté, les conséquences de la crise financière - tourne autour de la dénonciation, du soutien, de la revendication sociale.

En 2002 parait un documentaire qui revient sur l’histoire de cette femme et de sa famille, sur le mythe de la photo** et l’humilation qu’elle représente pour eux :

« Norma Rydlewski, l’enfant dans la photographie :  »Ma mère était une femme qui aimait profiter de la vie, qui aimait ses enfants. Quand je regarde cette photo de la mère, cela m’attriste. Ce n’est pas la façon dont je me souviens d’elle.**" 

A sa mort, les enfants ont organisé une collecte pour payer les frais des soins constants qui étaient nécessaires à l’accompagnement de sa fin de vie. Ils ressurent un soutien financier massif, qui permis à Florence Owens Thomas d’enfin bénéficier des side-effects de son statut de madone à l’enfant du domaine public.

« Aucun de nous n’a jamais vraiment compris à quel point les gens furent touchés par la photo de maman ... Je crois que nous avons seulement pris en compte notre point de vue. Pour Mama et nous, la photo a toujours été une sorte de malédiction. Toutes ces lettres, nous ont donné un sentiment de fierté.*** »

Mais cette fierté sur le tard, rend-elle caduque le malaise et les critiques du précedent esthétique produit par ce cliché ? Est-ce que Zola ou Steinbeck perdent toute valeur face au silence des gueux ?

(à suivre)


* http://www.smithsonianmag.com/arts-culture/Migrant_Madonna.html
** http://www.tampabay.com/features/visualarts/article493338.ece
*** http://www.famouspictures.org/mag/index.php?title=Depression_Mother